L’Anax ardent
L’espèce choisie ce mois-ci est l’Anax ardent (Anax longipes). L’Anax ardent fait partie de la famille des Aeshnidés et vit de la pointe sud du Texas jusqu’en Nouvelle-Écosse. Il mesure de 3 à 31/2 pouces de long (75-87 cm) et vole de mai à août. Lisez l’article suivant, écrit par notre invitée du mois d’août, Marla Garrison, pour en apprendre plus sur sa rencontre fascinante avec l’Anax ardent.
Un météore ? Un astéroïde ? Non… Une comète (« Comet Darner ») !
Quand un Anax longipes (Anax ardent) traverse notre champ visuel à toute vitesse et file au-dessus d’un étang, on ne peut s’empêcher d’avoir l’impression qu’un objet extraterrestre a pénétré l’atmosphère. Son abdomen rouge vif vous fait battre le cœur et votre sang ne fait qu’un tour. Cela donne envie d’en savoir plus, mais ces démons rouges refusent de se poser. Grrr ! En fait, la documentation photographique d’Anax ardent consiste surtout en photos de mâles de couleur cramoisie en vol, ce qui illustre le fait qu’ils se posent rarement pendant la journée. La photo inclue dans cet article montre un mâle ténéral (c’est-à-dire qui vient d’émerger) dont la couleur n’est pas encore complètement développée et qui a bien voulu se poser verticalement pour « se sécher », me donnant ainsi l’occasion de le photographier (Figure 1).
L’Anax ardent vit dans tout l’est et milieu des États-Unis. Quelques records existent même dans le sud-est du Canada (Figure 2). Sa distribution est toutefois sporadique, ce qui est probablement lié au fait qu’ il a besoin, pour se reproduire, d’étangs peu profonds, sans poisson, et contenant suffisamment de végétation. Les larves de l’Anax ardent, qui constituent le stade reproducteur aquatique, ne tolèrent pas la présence de poissons tels que les Lepomis spp. et la perche. Cette situation pose un problème dans les zones suburbaines, où ces espèces ont été introduites dans pratiquement tous les étangs. Le vol énergique de l’Anax ardent et sa préférence pour des milieux particuliers mènent à la question suivante. Les adultes qu’on voit voler au-dessus d’étangs et de zones humides résident-ils à ces endroits, ou bien sont-ils simplement en vol de reconnaissance ou peut-être en train de se disperser ?
C’est ainsi qu’en 2017 je fus agréablement surprise de découvrir un habitat favorable à la reproduction de l’Anax ardent non loin d’où je vis dans la région de Chicago. Il s’agissait d’un étang situé entre des monticules de sable et gravier déposés à l’époque glaciaire et contenant des populations importantes de demoiselles et de grenouilles, mais pas de poisson. L’étang avait beaucoup de végétation émergente et aquatique. J’y observai des Anax ardents mâles en vol, des couples en roue d’accouplement, des femelles en train de pondre, des larves à différents stades de développement (instars) et, surtout, 14 exuvies (cuticules chitineuses que les libellules abandonnent lors de leur émergence). Dans l’ensemble, tout ceci suggérait fortement l’existence d’un site de reproduction fructueux.
Les Anax longipes utilisaient les grands tapis de végétation flottante et les tiges mortes et gorgées d’eau de Phragmites, une plante invasive des zones humides, pour déposer leurs œufs. Je réussi à récolter des œufs d’Anax ardent parmi les tiges détrempées de Phragmites et à décrire le développement ultérieur des œufs et des larves dans la revue ARGIA (no. 31/1, mars 2019).
Le dernier instar d’Anax ardent a une taille impressionnante. Sa longueur atteint 6 cm (2.6 pouces) et c’est une des espèces les plus grandes d’Amérique du nord (Figure 3). Il peut être le prédateur supérieur dans certains habitats dépourvus de poissons. Les larves d’Anax étaient bien nourries grâce à la riche faune d’invertébrés de l’étang.
Au cours des deux saisons de terrain suivantes, j’ai trouvé des larves d’Anax longipes au même endroit, mais j’ai noté un changement de structure de la végétation entourant l’étang ainsi qu’une explosion de la population d’écrevisses. Finalement, le département a pulvérisé les Phragmites et ceux-ci, ainsi que les nénuphars et les roseaux, ont tous disparu. Les substrats d’oviposition des Lestes (lestes, un type de demoiselles) et d’Anax longipes n’existaient plus.
En 2020, toutes mes pêches au filet m’ont apporté des douzaines d’écrevisses et pratiquement rien d’autre. Bien que je ne connaisse pas l’espèce d’écrevisse qui a envahi l’étang, j’ai personnellement observé comment une augmentation importante du nombre d’écrevisses peut entraîner des changements dramatiques de la flore et de la faune aquatiques.
Depuis lors je n’ai pas vu d’A. longipes à l’étang et n’ai pu récolter aucune larve. Suite à la compétition, à l’intervention humaine et/ou à des cycles naturels, l’Anax ardent fut une étoile brillante qui s’est ensuite éteinte au-dessus de et dans l’étang. Personne ne sait combien de temps il fut présent avant d’être éradiqué. Mais une chose est sûre : les adultes sont intrépides et audacieux, et ils seront capables de recoloniser l’étang si les conditions leur redeviennent favorables.
Mise à jour du 18 juillet 2021
Je suis allée à l’étang ce matin. L’absence de libellules en vol était choquante – un Anax junius (Anax précoce), une Epicordulia princeps (Epithèque princière), plusieurs Ischnura verticalis (Agrion vertical) et I. posita (Agrion posé), et quelques Enallagma aspersum (Agrion saupoudré). Je n’ai trouvé aucune leste le long du rivage ou dans la végétation proche.
Mais quelle surprise de n’attraper aucune écrevisse dans mon filet ! La population de cette espèce a très fort diminué ! Il y avait des vers rouges, des sangsues, quelques scorpions d’eau et petits vairons, ainsi que beaucoup de premiers instars de Plathemis (lydienne), une espèce que ne dérange pas la boue. Le myriophylle, qui constitue un substrat favorable pour les agrions, était abondant, mais il n’y avait pas grand-chose d’autre. Il restait cependant encore trois petits tapis de nénuphars, suggérant qu’un nouveau cycle est peut-être en cours. La vitesse à laquelle la vie dans un étang peut changer est étonnante et il est difficile de la documenter sans étudier attentivement ce qui se passe sous la surface de l’eau.
Notre invitée du mois d’août est Marla Garrison, McHenry County College, Département de Biologie, Crystal Lake, IL. Elle est l’auteure de Damselflies of Chicago Land : A Photo Field Guide pour le Field Museum de Chicago, et donne souvent des présentations sur les odonates et leurs larves. Apprenez-en plus sur les larves en lisant la section « Nymph Cove », écrite par Marla Garrison et Ken Tennessen et qui parait tous les trois mois dans ARGIA. Vous pouvez contacter Marla à l’adresse suivante: mgarrison@mchenry.edu.
Traduit par: Dr. Pierre Deviche